Décisions de l’État, inquiétudes des habitants, réserves écologiques, enjeux pour les forces de sécurité, critiques du personnel pénitentiaire…
L'enquête revient sur un projet qui transforme profondément le territoire : le Centre de détention du Comtat Venaissin.
Entre artificialisation des terres agricoles, interrogations sur les risques d’inondation, absence de retombées économiques annoncées et une population quasi unanimement opposée, que révèle vraiment ce dossier ?
Le centre de détention du Comtat Venaissin : un établissement de 400 places au cœur du plan « 15 000 » places que la France a mis en place et qui devrait être prêt à l’horizon 2027.
Son ouverture est prévue au 1er Décembre 2026.
L’objectif est de créer des places supplémentaires en prison afin de garantir de meilleures conditions de détention et des conditions de travail améliorées pour le personnel pénitentiaire.
C’est pour répondre à ce plan que le Centre de détention du Comtat Venaissin à Entraigues-sur-la-Sorgue doit voir le jour.
Il se situera au sud de la RD 942, au nord de la zone d’activité « Zone du Plan ».
Une commune en première ligne, mais peu concernée
Afin de comprendre la position officielle de la commune, nous avons décidé d’aller à la rencontre du maire d’Entraigues-sur-la-Sorgue, Guy Moureau.
Selon lui, le projet lui a été imposé par le préfet, sans consultation préalable. Le maire affirme même avoir appris la décision de l’État par les médias, avant d’être convoqué par le préfet. Lors de ce rendez-vous, ce dernier lui aurait lancé :
« Alors monsieur le maire, le projet, on le fait avec ou sans vous ? »
Une formule qui, selon l’édile, illustre le caractère unilatéral de la décision.
Pour la commune, les retombées seront très faibles car un centre de détention n’est pas assujetti aux impôts locaux. Les gardiens sont des fonctionnaires d’État et les fournisseurs dépendent de marchés européens. Ainsi, il n’y aura aucune retombée économique locale pour la commune ou ses habitants.
Cependant, la ville a décidé de s’adapter au projet en demandant un renforcement de la brigade de gendarmerie, composée de 9 gendarmes depuis 50 ans, faute de quoi les effectifs seraient rapidement dépassés.
La municipalité a également pris l’initiative d’aménager une voie douce reliant le centre-ville à la « Zone du Plan ». Des discussions sont en cours pour installer un parc à vélos, créer des lignes de bus ou établir des partenariats avec la ville de Vedène, qui prévoit un projet immobilier à 500 mètres de là.
Le maire tient à rassurer les habitants : il ne s’agit pas d’une prison mais d’un centre de détention, un établissement plus ouvert, orienté vers la réinsertion des détenus notamment par le travail.
Cependant, de nombreux passants contestent la version du maire, affirmant qu’il était informé du projet depuis longtemps et qu’il aurait même pu négocier certaines subventions. Une divergence d’interprétations qui contribue au climat de méfiance entourant ce dossier avec notamment une importance majeure pour le Maire sortant en vu des prochaines élections municipales de mars prochain.
Un projet mal accueilli par les riverains
Comme à notre habitude, nous sommes allés à la rencontre des habitants locaux afin de connaître leur point de vue.
Pour deux retraités résidents de toujours à Entraigues-sur-la-Sorgue, l’information leur a été donnée par des élus. En revanche, des travailleurs du bâtiment affirment l’avoir apprise par le « bouche-à-oreille » avant que les médias ne viennent confirmer la rumeur.
Globalement, les avis sont très négatifs au sujet de ce centre de détention, surtout en raison de l’apparition d’une nouvelle fréquentation susceptible d’apporter du trafic en tout genre.
Le couple engagé politiquement que nous avons interrogé pense que l’implantation découle d’accords entre le maire et le préfet mais n’aura aucun impact positif sur la commune.
Tous s’accordent à dire que les impacts seront négatifs : augmentation de la délinquance, risques de trafic… Le couple qui réside là-bas depuis toujours relativise toutefois grâce à la distance entre leurs habitations et le futur centre.
Pour les surveillants, un projet qui ne résout rien
Afin d’appréhender le projet sous l’angle du personnel carcéral, nous avons pu échanger avec le représentant syndical pénitentiaire du Pontet.
De nos jours, le monde carcéral est en sous-effectif pour diverses raisons : conditions de travail difficiles, sentiment d’insécurité, augmentation du trafic de drogues…
Pour lui, l’ouverture du centre de détention ne sera pas un réel soulagement pour la prison du Pontet, car les places libérées seront rapidement réoccupées. Les transferts de détenus représenteront une charge de travail supplémentaire pour les surveillants.
Le syndicaliste nuance également fortement l’argument de la réinsertion avancé par le maire.
Selon lui, la réinsertion reste très minoritaire, notamment pour les détenus liés au narco-trafic. Il dénonce un “laxisme” et des peines trop courtes : certains individus incarcérés pour trafic de stupéfiants ressortiraient rapidement en acceptant des postes proposés via France Travail (anciennement Pôle emploi), alors qu’en réalité ils retournent dans le trafic avant d’être de nouveau incarcérés peu de temps après.
Un cycle qui, selon lui, non seulement ne règle rien, mais confirme en partie les craintes exprimées par les habitants leur donnant, d’une certaine manière, une forme de légitimité.
Il insiste par ailleurs sur la nécessité d’augmenter les effectifs, d’améliorer les conditions de travail et d’adapter les rythmes professionnels.
Risques, vestiges et terres sacrifiées : les zones d’ombre du chantier
De nombreuses critiques voient le jour. D’abord parce que des vestiges archéologiques médiévaux ont été retrouvés sur le terrain. La zone est également soumise à un risque d’inondation de part sa proximité avec une zone inondable, de plus la FNE84 a fourni des images de la zone concernée inondée après de fortes pluies, mais ce risque a été totalement ignoré.
Nous avons pu nous entretenir avec la branche vauclusienne de l’association France Nature Environnement. Elle s’oppose fermement au projet, notamment parce qu’il artificialise 17 hectares de terres agricoles.
Les conséquences pour la faune et la flore sont réelles, à la fois en raison des nuisances liées aux travaux et de la disparition durable d’espaces naturels riches en biodiversité.
Cependant, il est important de souligner que toutes les procédures obligatoires ont été respectées par l’État, même si d’autres emplacements auraient pu être envisagés et d'ailleurs c'est ce que le FNE84 a proposé mais qui a été rejeté.
Un projet d’État qui laisse un territoire profondément divisé
Au terme de cette enquête, une évidence s’impose : le centre de détention du Comtat Venaissin dépasse largement le simple cadre d’un chantier administratif.
S’il répond à une volonté nationale d’améliorer les conditions carcérales, il suscite localement incompréhensions, inquiétudes et critiques.
Entre impacts environnementaux, absence de retombées économiques, tensions politiques et interrogations sur la sécurité, le projet révèle un rapport souvent déséquilibré entre décisions d’État et réalités de terrain.
Reste à savoir si, une fois construit, l’établissement saura trouver sa place dans un territoire qui, pour l’heure, peine encore à l’accepter.
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